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MAÎTRE HAGAKURÉ

Par Gilbert Oloko
Dialogue No. 6 de la série L'ART DE L'AVANTAGE,
portant sur les secrets des grands maîtres de la stratégie.
Extrait du livre "L'Art de l'avantage", publié aux Éditions FOCUS International
.

 

YROMAS - Vous voilà enfin ! Alors; Le Levant vous aurait-il tout appris?

AKILAM - Tout apprendre? Est-ce possible? Evi-demment, non. J'ai toutefois découvert la Voie du Samouraï. Quelle force!...

YROMAS - Ah! le Hagakuré, j'imagine.

AKILAM - Justement, maître, justement. Le célèbre ouvrage m'a introduit à l'univers samouraï.

TAKITA - Que dit donc ce fameux Hagakuré? Et, qui en est l'auteur?

AKILAM - Question fondamentale, Takita. Eh bien, "le Recueil des propos de Maître Hagakuré est la transcription de discussions orales. La treizième année de Genroku (1700), un samouraï de la seigneurie de Saga nommé Jocho Yammamoto, se retira du monde à la mort de son seigneur lige, Mitsuge Nabeshima, et après s'être construit une hutte d'herbe, commença une existence d'ermite au lieu dit Kurotsu-chiparu à l'écart de toute société humaine. Dix ans plus tard, un jeune samouraï de Saga nommé Tsura-moto Tashiro rendit visite à Jocho. Tashiro passa ensuite sept ans à réunir et à classer en sept volumes ce que nous connaissons aujourd'hui comme le Haga-kuré" (1). C'est ce qu'écrit Yukio Mishima, celui qui, de l'avis de plusieurs, sut faciliter l'introduction au Hagakuré par son livre intitulé Hagakure Nyumon, ce qui, en langue japonaise signifie précisémment introduction au Hagakuré... Çà, c'est à propos de l'auteur... Simplement dit, les enseignements de Jocho se veulent tout une philosophie de vie.

TAKITA - Que dit donc le Hagakuré ?

AKILAM - Le Hagakuré dit évidemment beaucoup de choses. Puisque notre principal champs d'intérêt est la chose stratégique, j'ai trouvé certains enseignements de Jocho particulièrement intéressants. A propos de l'énergie, par exemple, le Hagakuré dit : "le talent et l'apprentissage sont inutiles à qui n'a pas une grande confiance en soi"

TAKITA - Rien de sorcier en cela. Si je comprends bien...

YROMAS - Takita; Et si nous écoutions jusqu'au bout et que nous commentions après... Ne vous ai-je déjà dit que qui ne sut écouter ne sut rien apprendre?...

AKILAM - En effet; le Hagakuré dit que "le samouraï doit parler aussi peu que possible"... J'ai longuement méditer certains des enseignements de Jocho. De mémoire, je pourrais vous en citer une tonne.

TAKITA - Eh bien!

AKILAM - Ecoutez, par exemple, au sujet de la vic-toire et de la défaite, le Hagakuré dit: "le samourai expérimenté ne pense ni à la victoire, ni à la défaite; il se contente de se battre comme un fou jusqu'à la mort...".

TAKITA - Parles-t-il du courage?

AKILAM - Oui, et, à ce sujet, il dit que "le vrai sa-mouraï ne doit jamais donner l'impression qu'il faiblit ou qu'il perd courage".

TAKITA - Voilà qui est vrai! La valeur s'y reconnaît...

AKILAM - Puisque tu évoques la valeur, ce qu'en dit le Hagakuré c'est que "le samouraï ne doit pas se départir un instant de la conviction que sa valeur est supérieure à celle de quiconque ... Le samouraï qui passe ses jours et ses nuits à imaginer les moyens de faire prisonnier un puissant ennemi, celui-là incarne la valeur du samouraï vigoureux et indomptable".

TAKITA - Indomptable! C'est tout un mot!

AKILAM - Il y a encore plus fort. Ecoutes: glori-fiant la mort, le Hagakuré dit que "la voie du samouraï est une passion pour la mort. Il arrive que dix hommes ne puissent venir à bout d'un seul s'il est possédé d'une telle passion. On ne saurait accomplir des exploits quand on est dans un état d'esprit normal".

TAKITA - Il faut bien le croire. Mais pour avoir une telle passion, il faut tout au moins une âme forte et une sacrée maîtrise de soi.

AKILAM - Sans aucun doute. Evoquant justement la maîtrise de soi, le Hagakuré dit que "le samouraï ne doit jamais se plaindre, même dans la conversation banale. Il doit rester constamment sur ses gardes, de peur de laisser échapper un mot de faiblesse".

TAKITA - Propos véritablement profonds!

AKILAM - Le Hagakuré dit par ailleurs que: "Le samouraï qui se laisse gagner par la fatigue ou le découragement n'est bon à rien".

TAKITA - En d'autres termes, il prône le surhumain.

AKILAM - C'est une question de résolution, aptitude qui, selon lui, est, la seule chose qui compte.

TAKITA - Je me vois ici sur le terrain des chantres du caractère.

AKILAM - Sensation bien juste. Traitant du carac-tère, le maître conseille au guerrier qu'avant toute chose, il faut percer à jour le caractère de l'interlocuteur".

TAKITA - Que c'est donc vrai!

AKILAM - Maître Hagakuré dit aussi qu'il n'existe aucun artifice qui permette de s'assurer la victoire. La seule règle en la matière, c'est qu'il faut sauter sur toute occasion et ne jamais laisser échapper la chance.

TAKITA - Cela ne s'applique qu'à ceux et celles qui croient à la chance. La victoire ne saurait dépendre de la chance. Et puis, qu'est-ce que la chance?

AKILAM - Le Hagakuré précise toutefois que la vraie victoire c'est celle que l'on remporte sur ses alliés. Vaincre ses alliés, dit le maître, c'est se vaincre soi-même - c'est la victoire de l'esprit sur le corps. Le samouraï doit cultiver quotidiennement son corps et son esprit en sorte qu'il n'y ait pas un seul de ses alliés sur dix mille qui ose le toucher; sinon,il sera certainement incapable de vaincre l'ennemi... Tu vois bien qu'il ne faut pas prendre Maître Hagakuré au premier mot...

TAKITA - Je comprends ce que tu veux dire...

AKILAM - Cependant, ce qui retient le plus mon attention dans ce classique de la spiritualité japo-naise, c'est la place centrale qu'y occupe la mort.

YROMAS - Le Hagakuré c'est en fait une philoso-phie de la mort.

AKILAM - En quelque sorte. D'ailleurs, la phrase la plus célèbre de ce célèbre ouvrage est : "je découvris que la Voie du samouraï c'est la mort" . En fait, comme le dit bien Mishima, il s'agit de "la mort comme décision" . C'est à dire celle-là qui procède de la décision du guerrier de disposer de lui-même, de vivre intimement avec l'idée de l'iminence de sa propre mort; tirant d'une telle disposition un courage d'action au-dessus de l'adversité... Ce courage et cette attitude psychologique et spirituelle sont en règle générale dans une situation de service : service au seigneur , service à la Nation, ainsi de suite. Mais aussi manifestation ultime d'un libre arbitre qui sait précisémment se manifester avec éclat dans toute situation mettant en jeu l'honneur.

TAKITA - En somme, le samouraï choisirait de mourir plutôt que de vivre

le déshonneur, la défaite.

AKILAM - Déshonneur, oui, mais pas forcément dé-faite. Sa logique n'est pas une logique de victoire et de défaite. L'idée c'est de servir et de servir à fond... De toutes les façons, une telle philosophie de la mort me paraît intéressante.

TAKITA - Il s'agit d'une philosophie d'une gravité prononcée. Une Philosophie, on pourrait oser dire, du fanatisme.

AKILAM - Exactement. Le Hagakuré lui-même dit que l'idéal d'un samouraï c'est de mourir en fanatique. Mais attention. Le fanatisme ici n'est pas intolérance, intégrisme ou non-acceptation radicale de l'autre. Si oui, intolérance vis à vis de soi-même, à la lumière des exigences morales de sa propre philosophie de vie... A ce sujet, Yukio Mishima écrit que "sous une forme modernisée, la mort pour Jocho s'applique étonnamment bien aux Kamikaze (pilotes de guerre de l'armée japonaise pendant la seconde grande guerre), dont on a pu dire que les attaques avaient constitué la forme de combat la plus tragique qu'ait connue la dernière guerre mondiale"...

YROMAS - Dans la même foulée, Graf von Dürckeim renchérit en disant - et je trouve cela fort intéressant dans ce contexte - que "ces pilotes, en risquant leur vie, démontrent qu'une forme de mort humaine existe au coeur de la vie, et, qu'elle existe, non seulement dans le but de la vie, mais aussi dans celui de la mort. Il y a une manière de mourir qui transcende l'anthithèse «vie et mort» et qui peut être appelée "déjà existant dans une autre vie". Un tel état d'esprit - de corps aussi - permet à un homme d'affronter la tâche la plus ardue de sa vie, et même de sa mort sans reculer, sans broncher. Un tel homme a atteint la tranquilité parfaite, sans résistance intérieure, ayant sacrifié son égo... Tous les arts majeurs enseignent que la mort de l'égo est un prérequis pour de grandes réalisations" (2).

TAKITA - Donc la mort comme élément stratégique.

AKILAM - Certainement. Je dirais même comme élément non négligeable des facteurs, disons, des données morales de la démarche stratégique. Quand l'on a en face de soi un ennemi pour qui la mort vaut autant que la vie, la situation est forcément différente. Cela, un stratège, le moindrement avisé, ne saurait l'ignorer.

YROMAS - Ce que je trouve assez étonnant c'est que le plus illustre des samouraïs, Maître Miyamoto Musashi lui-même, semble atténuer cette si grande importance accordée à la mort quand, dans Ecrits sur les cinq roues , il dit exactement ceci: "lorsque je réfléchis à ce que doit être un samouraï, je suis convaincu qu'il doit être intime avec l'idée de la mort. La Voie de la mort n'est pas le seul fait des samouraïs. Les bonzes eux-mêmes, les femmes, les paysans, même les gens appartenant aux plus basses classes de la société doivent savoir décider de leur mort face à leur devoir ou à la honte. En ce sens, il n'y a aucune différence entre les samouraï et eux. Mais les samouraïs, quant à eux, poursuivent en plus la Voie de la tactique" (3).

AKILAM - Vous avez tout dit. Ainsi donc, le Hagakuré me mena droit à l'école de Niten. J'y appris aussi beaucoup de choses.

TAKITA - De quoi s'agit-il? D'une autre philosophie de la mort? AKILAM - De l'école de la Voie de la tactique. De la philosophie de Niten.

TAKITA - Niten? Dans quelle partie du Japon se trouve cette ville ?

AKILAM - Il ne s'agit pas d'une ville. C'est plutôt le pseudonyme dont se servait Maître Miyamoto Musashi pour signer ses peintures. Donc, par Ecole de Niten, il faut entendre l'école de Miyamoto Musashi.

TAKITA - Vous excuserez mon ignorance.

YROMAS - Que dites-vous là Takita!

AKILAM - Takita, je te conseille justement de lire attentivement Ecrits sur les cinq roues. Je pense que ce serait injustice que de tenter une synthèse de ce livre. L'important serait de le lire au complet et d'en méditer chaque passage. Mais, plus encore, gardes à l'esprit, comme l'a dit Musashi lui-même, que l'important c'est la pratique.

 

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